Lorsque Nils et Annelies dessinaient leur restaurant Neon à Lierre, ils sont venus, un an avant l’ouverture, jusqu’à un atelier des Ardennes. Pas pour le mobilier. Pas pour les textiles. Pour les assiettes. La céramique a été choisie avant même que ne soient arrêtés les chaises ou les rideaux.
Ils avaient découvert son travail par des chemins de traverse. Une assiette repérée ici, une autre là, au fil des réseaux, et de fil en aiguille un dîner à Copenhague, chez Alouette. C’est par ces détours qu’ils ont fini par remonter jusqu’à elle. Ce qui les avait retenus ne se trouvait pas dans l’assiette. C’était l’assiette. Assez pour lui demander de penser, avec eux, la table d’une maison qui n’existait pas encore.
Dans un restaurant où les légumes tiennent le premier rôle et où presque rien ne se perd, une assiette n’est pas un décor. Elle fait partie du récit. Une carotte sortie de terre quelques heures plus tôt appelle un support qui porte la même attention. Kengen le comprend. Son travail se retrouve aujourd’hui sur des tables en Belgique et bien au-delà, mais tout commence toujours au même endroit : au tour, à Vaux-sur-Sûre, au cœur de l’Ardenne belge.

Reconnaître la main
Eva n’a pas de catalogue figé. Chaque projet se redessine, en fonction de celles et ceux qui s’en serviront. C’est un choix assumé, et c’est aussi le cœur de sa démarche. Ce qu’elle fait n’est pas de la production en série.

Fille d’un peintre, elle a grandi entourée d’art, et cet héritage affleure dans son travail. Sa pratique, dit-elle, est une réponse à l’ère numérique : elle préfère l’objet façonné à la main à l’objet multiplié à l’identique. Tout comme on reconnaît la main d’une cheffe ou d’un chef dans une assiette, on reconnaît la main de celle qui l’a tournée. Au sein d’une même série, il y a des écarts. Deux pièces ne sont jamais tout à fait semblables, et ce n’est pas un défaut. C’est le même écart qu’entre deux carottes d’un même rang. Sur une céramique tournée à la main, la taille, la forme et la couleur varient d’une fournée à l’autre. Avec les émaux de cendres, plus encore.
Elle inscrit volontiers son travail dans une filiation. Comme le mouvement Arts and Crafts répondait jadis à l’industrialisation, sa pratique répond au numérique. Elle se reconnaît aussi dans le Mingei, ce courant japonais du début du vingtième siècle attentif à la beauté des objets ordinaires, anonymes et populaires, attachés à une région et à ses ressources naturelles.
Un mot lui manque sous nos latitudes : artisan d’art. Il dit exactement ce qu’elle fait, quelque part entre l’artisane et l’artiste. Aucune des deux étiquettes ne suffit à elle seule.
À quatre mains
Ses plus beaux projets, elle les dessine avec la cheffe ou le chef. À quatre mains. Concrètement, cela commence souvent par un prototype, puis vient l’échange : sur les textures, les couleurs, les matières, jusqu’à trouver la pièce juste. Dans son travail personnel, elle façonne aussi dans la spontanéité, sans dessin préalable.

Car une assiette ne doit pas seulement être belle. Elle doit servir la cuisine et la salle. Un modèle qui ne s’empile pas encombre les réserves. Une assiette trop plate complique le service. Une surface trop rêche peut déplaire. Pour une autre maison, il fallait rester dans la gamme chromatique de l’intérieur. Comprendre tout cela fait partie du métier, autant que centrer la terre.
Travailler pour des restaurants, c’est une école exigeante. Cela oblige à la série, à la régularité, et à entrer dans la logique d’une cuisine : son concept, sa vision, mais aussi le type de table et les gestes qui s’y répètent, service après service.
Le geste et l’usage
Il y a de l’humain dans ce travail, et il ne tient pas qu’à la fabrication.
Au tour, Eva travaille depuis la présence. Le tournage est pour elle une forme de méditation active : préparer la terre, la centrer, l’ouvrir, creuser le vide. Elle croit que l’énergie de la main reste dans la pièce. La terre guide autant qu’elle est guidée. L’une et l’autre se façonnent.

Mais l’humain ne s’arrête pas à la porte de l’atelier. Il est aussi dans l’usage. Dans le soin que l’on met à dresser un plat, à poser une assiette, à la débarrasser, à la laver. Dans le respect de chacun qui la manipule, et dans le respect de l’objet lui-même. Une pièce faite main mérite d’être choisie en conscience et traitée avec soin, pour durer une vie, et passer peut-être à la génération suivante. Un objet ne prend vraiment vie, dit-elle, qu’une fois sorti de l’atelier, quand commence sa propre histoire. Cette histoire passe par beaucoup de mains.
Une terre qui ne revient pas

Eva réfléchit beaucoup à ce qu’elle fait au juste. Car elle prend une matière naturelle, la terre, et la transforme en quelque chose d’irréversible.
Elle tient d’ailleurs à nuancer une idée reçue. On imagine la céramique durable, mais l’argile s’est formée très lentement, par l’érosion des roches. Ce n’est pas une ressource inépuisable. Elle le rappelle à ses élèves : on ne cuit pas n’importe quoi, ni n’importe comment.
Ce constat oriente toute sa pratique. Son grès vient le plus localement possible, des Argilières Hins, en Belgique, presque sans intermédiaire. La terre crue qui reste, elle la récupère et la recycle, même si le procédé est long. L’eau de l’atelier est de l’eau de pluie. La cuisson demande beaucoup d’énergie, car le grès monte au-delà de 1250 degrés : elle cuit donc en journée grâce au solaire, et complète avec une électricité verte. Ses émaux, elle les compose elle-même, avec des oxydes traçables et surtout de la cendre de bois, dans un esprit circulaire. La cendre donne des craquelés, des effets de surface, une touche naturelle. Les matières glanées, les terres sauvages, les rebuts récupérés l’intéressent bien plus que l’impression 3D.
Une étape se profile. Elle veut quitter le four électrique pour le four à bois. Un choix engageant, qui rapproche encore le geste de la matière et laisse une plus grande place à l’imprévu de la cuisson. Or cet imprévu est sans doute ce qu’il y a de plus difficile dans son métier, surtout quand l’expérimentation et les commandes avancent de front. C’est peut-être aussi ce qu’il a de plus beau.
Le temps comme matière
Le temps, ici, n’est pas un détail. C’est une matière.
Eva respecte le rythme de l’argile et résiste à la précipitation ambiante. Un réassort peut prendre des semaines. Parfois bien davantage. Pour une commande de dix assiettes creuses, elle a cherché trois mois la juste couleur de la terre. Elle ne l’obtenait pas du premier coup. Mais c’est précisément là qu’est le savoir-faire : chercher jusqu’à trouver.

Les saisons s’en mêlent. En hiver, il fait plus froid, et le séchage demande plus de temps. Le rythme de l’atelier suit celui du dehors. Pour elle, il s’agit moins de lutter contre le temps que de chercher, sans cesse, l’équilibre avec lui.
Comme elle travaille à la cendre, et que chaque cendre est une sorte de millésime, jamais tout à fait identique, elle constitue désormais une réserve par client et par type de vaisselle. Ainsi, une assiette commandée à nouveau dans un an pourra encore s’accorder à celles d’aujourd’hui. C’est la logique du vin : aucun millésime ne ressemble à l’autre, et pourtant on veut rester reconnaissable, fidèle à la même main.
Survivre ensemble
La tradition et le terroir, sous toutes leurs formes, c’est aussi s’entraider à survivre. Cela sert tout le monde.
Certains clients sont ainsi devenus plus que des clients. Des ambassadeurs. Non par politesse, mais parce qu’ils veulent que Eva soit encore là dans cinq ans, pour façonner de nouvelles pièces avec le même soin. Ils savent qu’une table ne repose pas seulement sur celui qui cuisine et celle qui cultive, mais aussi sur celle qui fabrique l’assiette où tout se rejoint.
L’assiette appartient au même tissu que le champ et la cuisine. Elle sort de la terre, passe entre beaucoup de mains, et, quand c’est juste, elle dure. Eva espère, dit-elle, aider à ralentir un peu, et à renouer avec l’essence des objets. C’est, très concrètement, ce sur quoi tout repose.
Aujourd’hui, justement, elle est de retour à l’atelier, au travail sur une nouvelle série pour Neon.



